Abstract d'une vie professionnelle

Recentrage sur mon cœur de métier

J’ai toujours pris les “dangers” de la vie comme une opportunité pour la vivre plus intelligemment. 

Je possédais un solide socle d’amour et une histoire suffisamment atypique pour être libre de mes agissements. Il faut les deux pour arriver à créer et agir selon son cœur.

Une forme de résilience au long cours m’a permis de dépasser positivement des situations à risque et de saisir les opportunités qui se présenteraient pour inventer, puis innover dans le champ du développement professionnel, non sans effet de développement personnel.

L’exploitation de ces découvertes donnera lieu à de fructueuses collaborations. Ce fut d’abord une, puis deux réalisations pour EDF et France Télécom. Alors, les trouveurs et chercheurs que nous étions, à Mailléthique, notre cabinet-conseil,  ont pu passer à l’analyse, la formalisation puis à la théorisation de nos interventions. Nous avons ainsi conçu un ensemble cohérent, allant de notre approche jusqu’aux supports, en passant par démarche, méthode et outils autant simples, rigoureux et solides les uns que les autres. Il fallait bien cela, pour s’aventurer, dans les années 90, sur la question de l’accompagnement du changement et de la complexité, dans de telles grandes organisations. Via «la culture de l’intelligence professionnelle», le SocioDesign prenait corps avant d’être nommé.

On peut concevoir le «Design» comme un lien esthétique avec l’ensemble des fonctionnalités d’une «machinerie» quelle qu’elle soit. «Socio» raisonne avec l’éthique du courant des sciences humaines, et notamment de la sociologie d’intervention.

«SocioDesign» est donc un modelage du sens en action, partagé entre acteurs.

En matière d’éthique et d’esthétique au travail, la pertinence de cet ensemble méthodologique trouve, par l’apport du designer que je suis, une forme transmissible et accessible à tout un chacun (individu, groupe ou Organisation).

Un coup du sort début 2015, force chez moi un changement de trajectoire professionnelle : je réalise que ce qui m’importe n’est pas que le SocioDesign soit à mon service pour mes interventions, même si je l’ai conçu. Comme tout art, il doit rentrer au service de la société et de ses acteurs, et je me dois de transmettre. Concrètement, je fais en sorte que cela soit effectif et accessible en deux jours de séminaire de «design  du professionnalisme» au cours desquels les participants vont acquérir les moyens de construire le design de leur professionnalisme et pourrons à leur tour en transmettre les clés. Le SocioDesign en open source vivant permet de sortir du confort de l’entre soi pour aller en empathie vers autrui.

Marie, avec qui je travaille depuis 25 ans,  au moment de concevoir ensemble  l’ingénierie du séminaire, m’affirme :  «Pour que les participants comprennent d’où ça vient, il faut que tu l’écrives. Ton talent et ta capacité à leur faire partager une expérience-découverte d’un nouveau regard sur la vie au travail, ne suffiront pas. Ils auront besoin de quelque chose qui conforte ce moment, dans le partage de ce qui a construit son authenticité. Ils viendront à peine de comprendre que c’est leur talent à « vivre vivant », comme dit ton fils, qu’ils peuvent exploiter, quelle que soit leur situation de travail. Ils t’auront fait confiance pendant deux jours, mais ils auront besoin de savoir comment c’est possible pour eux et pas seulement pour toi. Et comment le fruit d’une telle construction peut leur appartenir. » 

Il s’agit en effet d’un art nouveau et de ses instruments, praticables par tous. C’est en quelque sorte comme la musique ou le dessin à l’école : un enseignement à mettre à la portée de chacun, mais ici, dans l’univers de l’adulte au travail. A la portée de tous ne signifie pas, bien sûr, que tous peuvent ou veulent s’en emparer. Mais est-ce une raison pour en priver ceux qui ont compris que le SocioDesign leur apporterait une force accrue, dans une meilleure harmonie entre leurs valeurs et leur vie au travail.

“Tes Conférences/master class Jubilatoires seront aussi une belle entrée en matière, mais il faut le bouquin pour conforter tout cela.” Merci Marie de m’avoir passé la commande.

Après six mois d’écriture sans relâche, me voici dans la phase de restructuration du texte. Ici, je donne à voir, dans cet abstract, à mi-chemin entre le story telling et quelques réflexions, le tracé d’une route au bout de laquelle la question de la conduite et du mode de conduite s’imposent.

6 mois après... «Et sur cette route, de 1983 à 1990, puis de 1990 à 1997, que se passe-t-il ?», me demande Ana, ma co-rectrice pour m’encourager à poursuivre.

Nous avons accompagné l’évolution de très grandes organisations, qui ont eu besoin de se professionnaliser. Elles quittent le monopole d’état et vont se détacher de leur modèle bureaucratique et technocratique. Elles abordent alors une phase managériale, commerciale, gestionnaire et organisationnelle. Si leur dimension technique est restée très présente, les autres dimensions commencent à trouver une place, considérée comme indispensable, à la conduite des opérations, et surtout du changement.

C’est précisément dans cette mouvance que l’approche 4D se développera, au-travers du besoin de ces grandes entreprises et de leurs salariés, qui n’ont pas encore trouvé leur place d’acteur. Structurant le champ professionnel en quatre dimensions (4D) fondamentales : humain–environnement–technique–économique, elle résonne au plan individuel aussi fortement qu’au plan collectif.

La pensée libérale des années 80 les atteint avec un temps de retard.  Retard, même sur le plan technologique, par exemple, le Minitel a retardé l’adoption d’Internet à France Télécom. Néanmoins, leur puissance économique est telle que la mutation s’opère, non sans douleur, mais le changement de paradigme sur la financiarisation est en place, ainsi d’ailleurs que le star système. Notre vision éthique et esthétique du professionnalisme était un genre de beauté qui  n’avait plus cours chez eux.

Le «courtermisme» prenait le dessus, et plutôt que de nous perdre en conjectures, nous allons mettre méthode, expérience, moyens, ainsi que notre art, au service justement...des artistes. Ces derniers font aussi partie de mes champs d’implication: en tant qu’acteurs réels ou potentiels de la société. Au fond,

le problème est presque le même : ils sont, comme nos anciens grands clients, «accro à leur technique». Rappelons qu’en grec : techne = art. Tellement passionnés, ils risquent, alors qu’ils sont souvent dans des situations instables, de conduire leur carrière professionnelle de façon chaotique.

C’est à ce moment que, nous avons fait vivre un changement radical de positionnement à l’école de musiques actuelles -ATLA-, créée cinq années auparavant, grâce aux dividendes de l’aventure Mailléthique.

ATLA devint un véritable laboratoire de création et d’action, et continue son évolution permanente, comme toute entreprise «normalement constituée». Cela va se concrétiser par une évolution sur tous les plans (4D) : stratégique, organisationnel, logistique, produit, statut, humain.

Centrée sur le développement professionnel d’artistes, et pas seulement de musiciens, la mise en œuvre de l’approche SocioDesign à été naturellement intégrée. Nous n’en parlons pas en tant que telle, puisque c’est notre mode de vie au quotidien, notre culture. Nous disons simplement que nous sommes passés de l’art du professionnalisme au professionnalisme de l’artiste. Nous commencions, de ce fait, à faire un travail de conviction dans notre environnement interne, en posant comme une évidence : «La technique est à l’art ce que le métier est au professionnalisme».

Passer de la notion de culture à celle d’un art en matière de professionnalisation était osé, mais étant chez nous, nous avions les moyens de le faire vivre en toute liberté. L’adhésion à l’idée était suffisamment largement partagée, pour que le pilotage puisse s’opérer sans dérive dommageable. Nous avons adopté, avec dix ans d’avance, un profil d’entreprise culturelle, qui nous permet de surnager dans les turbulences actuelles.

Dix ans durant lesquels, sur les aspects fondamentaux que sont : l’Humain, le Technique, l’Economique et l’Environnement interne et externe -toujours les 4D-, comme sur l’essentiel, en termes de dynamique humaine et sociale, nous étions déterminés à assurer un équilibre et des interactions facteur de fluidité et de performance, avec comme indicateur le «taux de bonheur ajouté».

Une fois le travail accompli en interne, et à des fins de développement externe, j’ai pensé trouver un écho dans les entreprises du secteur culturel, ESS et autres, sans pour autant repartir tout de suite vers les grands clients. Pour ces derniers notamment, nous n’étions plus du tout, au fond, sur le même paradigme : l’approche artistique du geste professionnel, quelque soit le métier, ne leur semblait pas de mise. Parler de l’Art du Pro intéressait «intellectuellement» mais l’inscrire dans leur plan de formation demandait beaucoup trop de paramètres à intégrer pour que cela leur paraisse concret. Alors que pour moi, c’était une démarche de fond qu’on ne pouvait considérer comme une fantaisie. En effet, relier l’art, l’humain et le professionnalisme -ce qui me semblait naturel- était considéré comme audacieux, voir incongru, quoique d’un exotisme attrayant. Mais bon... L’erreur que j’ai perpétuée, même si j’ai beaucoup travaillé pour que le fond soit plus facilement désirable, a été de n’avoir pas changé de paradigme sur la forme.

En effet, il y a seulement un an, au lancement du SocioDesign hors les murs, j’étais encore dans une logique de consultante, créative et innovante, certes, mais proposant, comme les confrères, des actions de formation allant : pour les étudiants-alternants ou jeunes embauchés de 60 heures à 150 heures, et pour professionnaliser le management jusqu’à 8 jours. Le concept était celui des «Humanités du Management».

J’étais bien consciente que le mode de distribution sous forme de stages de formation et de cursus longs -à l’heure des MOOCs !- était en voie d’obsolescence. De plus, cela ne militait pas pour l’introduction du fond qui lui, était novateur. En effet, poser un principe de « ré-humanisation » dans une logique «d’autonomie interdépendante» via le professionnalisme et en outiller une mise en oeuvre facteur de progrès humain et social, j’ose affirmer que c’est une innovation.

Mettre les jeunes en bonne posture équilibrée dans l’interaction avec leur environnement de travail et leurs aspirations me semblait plus que pertinent. Nous étions les premiers à aborder le professionnalisme comme un métier, qui plus est comme un métier d’art. Cela méritait bien un pari sur l’intelligence en matière d’apprentissage...

La SCIC ATLA, toute «sociodesignée» qu’elle soit, n’est pas à l’abri de coups de tabac socio-économiques, et même techniques. Cette année, à ce titre, la réforme de la formation professionnelle nous impacte durement. Les organismes collecteurs qui financent une grande partie de nos élèves sont dans l’expectative, et notre chiffre de rentrée est moins bon que l’année dernière. Le nombre d’élèves ne change pas, mais trivialement, le panier moyen est en baisse.

Gageons que l’évolution en matière de collecte de taxe d’apprentissage aura l’effet inverse si notre action d’utilité sociale pour les jeunes est entendue, comprise et appliquée.

Entre temps, pour la diffusion du SocioDesign hors les murs depuis Mars 2015, j’ai changé de paradigme, et dorénavant, forme et fond entrent en cohérence. C’est un minimum pour un sociodesigner : la mise en open source de ces savoirs – faire (Technique), être (Humain), servir (Environnement interne et externe), gagner (Économique)– est mon œuvre d’utilité sociale. Le fond est bon, je m’en porte garant, mais son adoption individuelle et collective demande une expérience de vécu pour que la prise de conscience ait lieu. J’ai toujours dit que je n’étais pas une grande pédagogue, mais j’aime tellement faire profiter les autres de la valeur de ce travail, que je suis convaincue que cela va prendre.

Fallait-il frôler la mort dans ce tête à queue en montagne Corse pour que cela s’opère d’un coup...enfin d’un coup, pour ma prise de conscience ! Pour «vivre vivant» au travail, mettre le SocioDesign en open source vivant est un exercice professionnel artistique high tech particulièrement intense et le bouquin en est la manifestation.

 Septembre 2015

Noëlle Tatich, Sociodesigner